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Je n'ai jamais compris mon attirance pour les taudis où vivent des gens cassés. Des sortes de Bukowski, encore plus puants, avec un air de Fante. Une baraque moche et vieille à Venice. Mon petit coin de paradis à Bunker Hill. Le matelas collé sur le sol, les fenêtres déglingués. La gamelle déposée sur un coin de table, bouffée par les vers grouillants sur ce tas de viande décomposé. Mon père n'aimait pas trop ce que j'étais. Une fille, ça se coiffe et ça porte de jolies robes, à ce qui parait. Il me racontait que ça disait bonjour et merci, et que parfois ça souriait, au cas où tout s'échapperait. Mais moi, j'étais pas de ce genre là. Moi, je montrais les crocs. Je montrais les crocs comme un clebard atteint de la rage. Je montrais les crocs pour qu'on passe son chemin. Qu'on ne s'arrête jamais et qu'on m'oublie. Je montrais les crocs pour pas qu'on voit, pour pas qu'on devine. Je n'avais que ça. Une force qui n'était en vérité que de la lâcheté. Celle là même que je tentais de cacher. La lâcheté de ne pas avoir le cran de me regarder en face. Par peur de n'y trouver que du vide. De l'esbroufe jeté à la gueule du monde mais rien à en tirer.

Et puis un jour j'ai démoli la cloison. Celle qui m'empêchait de respirer. J'y suis allée à coup de poings dans le coeur, et tout s'est effondré.