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Hier aprèm, je monte chez Caro. J'arrive une heure en retard, ma veste sous le bras. Des fenêtres de chez elle on peut voir une jolie cour, celle du voisin, remplie de bric à brac et d'un chien à moitié aveugle qui slalome entre les nains de jardin. Je laisse traîner mon regard sur son étagère. une collection de livres en anglais, j'en connais pas le tiers. Caro, c'est un peu l'expatriée de service, la fille tellement hipster que même le plus hipster des mecs de Greenwich Village, il passe pour un gros connard. Elle ne m'appelle que trois fois par an, intervalle régulière. J'ai une certaine fierté lorsqu'elle dit qu'elle m'apprécie. Sept ans qu'on se traine le même projet, depuis le temps, on n'arrive même plus vraiment à savoir ce qu'on voulait faire à la base. Ca n'a plus vraiment d'importance, en fait. Je l'aime bien Caro. Peut-être parce qu'elle n'a jamais cherché à vivre dans les livres et qu'elle n'en a jamais rien eu à foutre de tout ce fantasme américain.

Elle me montre une VHS, une interview d'une bande de punk allemand qu'elle a réalisé. Elle cogne son magnéto toutes les cinq secondes, tellement l'image a du mal à se fixer. L'une des filles, Emy, est survoltée. Avec elle, c'est comme si le monde tournait dix fois plus vite. Je pose sans arrêt mes yeux sur Caro, qui me traduit, amusée, ce flot de paroles incessants, trop rapide pour moi. Mais je ne peux m'empêcher de regarder sa copine, Clara. Petite et brune. A l'exact opposée de sa relou de copine. Peut-être parce que je n'ai jamais montré de l'intérêt que pour ces gens qui sortaient de l'ordinaire. J'aimais la créature profondément belle qui se cachait sous leurs airs de putains. Les raclures, en dehors de la ligne. A jouer avec le feu comme si la vie en dépendait. Tous ces balafrés de l'existence, ni plus ni moins. Usés, cassés, broyés.

Je finis par lâcher le discours d'Emy pour le silence de la gosse. Caro met sur pause et commence à me raconter son histoire. Le père absent, la mère toxico. La fugue, les emmerdes, la police. Je n'arrive pas à détacher mon regard de ses grands yeux, tristes, à bout, déchirée par la vie. Tandis que l'autre montrait à tout va ses stigmates plus ou moins vraies, Clara restait étonnamment sobre, étonnamment digne. Elle écoutait poliment son amie, sans marquer la moindre trace de moquerie ou d'agacement. Mais c'est pas comme ça que les choses se jouaient dans le monde de la jolie môme. Pas comme ça qu'elles les assimilaient. Clara, c'est la fille qui partira comme elle est venue. Dans l'indifférence la plus totale. Et c'est pas qu'elle s'en fout mais c'est juste qu'elle a arrêté d'y croire. A tout ce clinquant, cette vie de baltringue. Il n'y avait plus que la vérité nue, belle mais douloureuse.


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