IMG_0542

C'était un peu notre rituel. Trainer parmi ces âmes errantes. Sans véritable raison. Seulement être là. Lui à mes côtés. Présence rassurante. Comme une évidence. Pour rien. Pour toujours. Avant d'oublier. Le goût âpre de deux bouches qui ne se sont jamais vraiment aimées. Un pas vers l'inconnu. Hostilité ambiante. Arroser le tout à l'essence. Histoire qu'on en ait pour notre argent.

La bouteille qu'on attendait de dégainer. On ne sait même plus pourquoi. Si c'était pour caler notre ennui. Ou bien parce qu'on pensait encore naivement qu'on était invincible. Sans doute un peu des deux. Je le revois encore debout face à la foule.

-Tu crois qu'un jour on sera comme eux? J'veux dire, moches, gras et bons qu'à te foutre sur la gueule. Avec des gosses débiles qui bavent et qui puent. Dans un état végétatif, même plus la force de meubler le temps à coup de mensonges. Enfermés dans notre solitude...Tristes.
-Nan mon grand, on sera mort avant.

J'aimais son allure ingénue. Sa brillante décadence. Le brouillard qui l'entourait. Le temps assassin qui se chargeait de le dévorer. Cette réalité qui l'oppressait. Cette réalité qu'il voulait échapper. Dans ses yeux, j'avais trouvé ce que je cherchais. Ce n'était pas pessimiste pourtant. Seulement la douleur en noir et blanc.

Il voulait changer de peau. Balourder cette carcasse pourri contre un peu de clinquant. Il voulait stopper sa chute. Mais ne savait pas si c'était vraiment possible. Il avait l'espoir en dégringolade, la gnole au bout du trottoir. Matin, midi et soir. Il se casait au comptoir et attendait que ça passe. C'est que sa vie s'effritait et ça le faisait même pas pleurer. Y avait qu'à en rire, de toute façon, c'est tout ce qu'il méritait. D'absences alcoolisés en jours qui se barrent. Mécaniques. Il buvait sans boire. Un geste simple. Rapide et indolore. Foncer droit dans le mur, sourire aux lèvres. Histoire de voir un peu ce qui se traimait au fond du tunnel.

Je lui disais qu'il n'y avait rien et il comprenait pas comment je pouvais sortir un truc pareil. Avec mon éducation catho, jupe plissée et soquettes vernis. Quand je sortais un mot de travers, il me faisait les gros yeux, genre fallait que je me tienne. Il me répétait que j'étais sa fierté, un truc comme ça. Pourtant y avait pas de quoi être fier, que je répétais. Mais il était comme ça. Il me regardait encore alors que je ne me voyais déjà plus.