dorota

Lors de mes voyages à l’étranger et d’interviews, à un moment ou à un autre, on m’a toujours interrogée sur le communisme. Est-ce que je me souvenais du vinaigre blanc [à peu près le seul article disponible dans le commerce dans les années 1980], de la chute du Mur et d’autres choses effrayantes qui se passaient chez nous ? Inlassablement, pour la millième fois, je réponds que oui, évidemment, avec un sentiment à mi-chemin entre le triomphe et la douleur, comme si j’étais dans l’obligation de retrousser immédiatement mes manches pour exhiber les cicatrices laissées par un séjour dans un camp d’internement pour enfants, comme s’il s’agissait d’un tas de photos prises lors d’une excursion dans un pays exotique. J’y étais, mes chers. Alors que vous n’en aviez pas la moindre idée, occupés à engloutir vos délices emballés dans du papier froufroutant, je me battais sur le front aux côtés d’enfants ! J’ai bu au goulot du vinaigre dérobé à l’étalage, et voilà mes cicatrices ! Vous en avez peut-être, mais pas de ce genre !

Est-ce que je me souviens du communisme ? Je devrais avoir des souvenirs. En extraire un d’une purée de pois, l’éplucher de détails inutiles, ôter le visage des héros et leur permettre de défiler sur la table, grotesques et pitoyables, vêtus d’un manteau en Nylon, portant de ridicules chaussures Relax et tenant un cabas en ficelle où se battaient en duel de vieilles pommes de terre verdâtres. Ce pays d’alors est la Pologne. Ces immeubles carrés dispersés dans la forêt, cette petite ville, c’est la mienne. Ces deux petites figurines qui se hâtent dans la neige, c’est ma grand-mère et moi, et cette chose foncée là-haut, c’est l’aube. Ce long truc que vous voyez s’étirer dans la rue, c’est la file d’attente pour acheter des saucisses de Francfort, une queue flatulente et fluctueuse, incroyablement serrée. Mais ce qui s’étire le plus impitoyablement, c’est le temps. La petite trousse emballée dans du papier blanc mouillé contient deux saucisses de Francfort : une pour moi, l’autre pour mon frère. Après plusieurs heures d’attente, je suis tellement affamée que, sur le chemin de la maison, je les avale toutes les deux.

Cette matinée hivernale en bleu marine et cette inutilité absolue des efforts humains, qui auront toujours pour moi le goût de ces saucisses de Francfort froides et pâles – que je n’ai même pas perçu à cause de la faim – vont remplir de doute et d’effroi le lecteur occidental. Et nous savons tous que l’image de ces années est une carte postale expressément préparée à laquelle ne croient ni l’expéditeur ni le destinataire, mais qu’on prend plaisir à envoyer et qui est une curiosité quand on la reçoit.

A vrai dire, je ne me souviens de rien de spécial de cette époque, presque d’aucun événement précis, d’aucun sentiment, sauf peut-être d’une sorte de grisaille et de nausées atteignant un tel niveau qu’elles se transforment en idée même de la grisaille. A 5 ans, je connaissais déjà quelques chiffres – les plus utiles –, quelques lettres – les plus basiques – et mon catholicisme était à son apogée. Depuis, on ne peut en parler qu’en termes de régression. Je pense que ma perception de la réalité était alors parfaite ! Grisaille. Nausées. Eau du robinet. Le souvenir d’un gadget trouvé dans une masse grise faisant penser à une galantine ou à un tas de vieux journaux à recycler fait monter les larmes aux yeux : un chewing-gum Donald pour faire des bulles, des canettes vides de Coca-Cola, des déodorants vides alignés comme des trophées sur une étagère, une tablette d’ersatz de chocolat qui n’était qu’une sorte de pâte à modeler de couleur indéterminée, passablement acidulé. Ces seules choses ont des contours bien délimités. Si le temps était compté par des objets, ils seraient sans doute devenus des unités de temps. La mémoire est une purée, une flaque d’eau trouble où des choses coulent et réapparaissent triomphalement à la surface comme des petits bateaux. Je me souviens du communisme uniquement en tant que style et catégorie esthétique.

Voilà cette tour HLM. Elle était située à proximité d’une autre tour du même style, plantée au milieu du sable gris. Chaque fois qu’on levait la tête pour observer les nuages qui se déplaçaient comme sur un tapis roulant dans une usine, elle commençait à vaciller, à s’effriter comme si elle devait tomber. Partout ailleurs, il y avait la forêt, un monde. Nous seuls étions suspendus dans l’air au milieu d’un désert absurde, couvert ici et là de bitume. Entre les dalles du trottoir disposées de manière anarchique, une nature mutante et impertinente jouait des coudes pour émerger en surface : pissenlits, herbes et chardons. Une odeur d’urine se répandait dans la cage d’escalier, des yeux nerveux vous regardaient derrière le grillage et les vitres cassées. Et les fourmis. Ça tombait bien pour les enfants, ils ont besoin de martyriser, d’observer ­l’agonie, puis d’avoir des regrets une fois que la mort survient.

Tout cela n’était ni mauvais ni triste. Les nausées, tout simplement. La grisaille. Du pain gris. De la margarine pâle, d’une couleur citron suspecte. Je me souviens des tubes de couleurs de temps en temps, emballés par six, portant des noms qui me semblaient très énigmatiques à l’époque, de la terre de sienne brûlée, de l’ultramarine, du cinabre, qui, sous leur voile incompréhensible et euphémique, cachaient des nuances biodégradables de boue, de betterave, de jaunes maladifs, de taches dues à un dysfonctionnement du foie et de moutarde ­déséchée. Même le noir n’était pas vraiment noir, mais d’un gris foncé : il y avait là une certaine détermination, une cohérence et une logique, car il s’agissait de couleurs capables de rendre de manière réaliste l’essence de ce qu’était ma ville, ma cour d’immeuble, mon école, mon pays, ­pendant les cours de dessin ou dans l’attente du retour de ma mère de l’usine ou de l’hôpital.

Puis sont arrivées les démoniaques années 1990. Le paysage changea en un jour de manière assez incontrôlée, comme si l’on avait renversé une poubelle dans le désert. Aucun d’entre nous ne pouvait croire à l’usage unique d’une chose aussi belle que le plastique. Ce matériau persistant, imperméable et incassable était le contraire du verre, de la ficelle et du carton mouillé par la pluie : avant qu’ils ne se soient dévalués, on lavait les sacs plastique et les pots de yaourt. On a passé probablement deux ans à suivre quotidiennement La Roue de la fortune. Tous les soirs, les fenêtres des barres HLM étaient prises de spasmes bleus, simultanément diffusés pas les téléviseurs, comme si elles priaient en morse en direction du cosmos.

Les couleurs sont triomphalement revenues. Une croisade de couleurs qui se vengeaient de tout ce purgatoire ! Et elles n’avaient toujours rien de naturel. A présent, c’étaient des couleurs de bonbons, d’orangeade et de décorations lumineuses. De l’ultraviolet ! Du vert bouteille ! Des oranges qui brillaient de mille feux ! Suivant le proverbe qui dit que “la précipitation est l’œuvre du diable”, tout est devenu encore plus moche. De l’autre côté de la fenêtre, un terrain de jeux pour enfants, figé sous la pluie. Des morceaux de métal rouillé, qui furent jadis une balançoire, jaillissant du sable comme une installation artistique perverse pour expliquer avec quoi devaient jouer les enfants, le tout cadenassé comme pour souligner le message. Puis les murs des tours en béton armé ont été recouverts de dalles en polystyrène expansé et repeints en jaune canari. Les fenêtres effritées ont été remplacées par des fenêtres en PVC.

Tout cela, vous allez le revoir un jour dans les magazines branchés les plus décadents ! Un jour, on construira une telle tour au cœur de New York, à moitié bariolée de graffitis à la gloire des clubs de foot par un artiste subversif ! Et moi, partie à la recherche d’un temps à jamais perdu, je m’achèterai un appartement avec vue sur le parking ! Habillée d’un survêtement en coton repassé, je siroterai du vinaigre dans un verre stylisé façon pot de yaourt en plastique.

DOROTA MASLOWSKA - courrier international 05.11.2009