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La neige est supportable. Pieds dedans, l'un devant l'autre. P. m'a prêté son i-pod, histoire que je me modernise un peu. Sa musique est à chier mais j'écoute, tranquille. Le portable vibre. Me demande où je suis, ce que je fais. J'envoie balader, phase pudique un peu bizarre. Comme si c'était franchement nécessaire de savoir. Ca me fatigue, je traverse la ville, en silence. Je croise la pute du collège. Celle qui se faisait payer 10 balles pour une pipe dans les chiottes. Elle me toise. Il lui reste plus que ça. Elle a pris 20 kg et traine un chiard sur le trottoir qui gueule comme si on tentait de l'égorger. Cheveux filasses, jaune pisse. Elle a les des racines brunes. Ca rend vraiment dégueulasse. Pendant un court instant, j'ai envie de m'arrêter, lui demander comment ça va, peut-être même la faire pleurer, au passage. Et puis je me dis que c'est pas vraiment utile, que la vie, de toute manière, elle s'en est chargée pour moi. Je trace, je regarde rien. Des années que je regarde plus rien. Tellement je connais ces rues par coeur. Un sentiment de malaise, un poids sur la poitrine. Les moindres recoins, douleur lancinante. Les murs qu'on a souillé, les routes qu'on a foulé.

Bordel, à quoi on en est réduit...Sucer quelques bites, tirer une latte, et puis tourner le dos, comme un salopard d’enculé. Je voulais tellement effacer ça de ma mémoire. Surtout lui, parmi d'autres visages qui se brouillent au fur et à mesure que les années passent. Si fort. Comme une conne, à tenter l'impossible. Tout ce mal que j'ai donné. Retour à l'envoyeur. Il m’a regardé, il avait ce truc dans les yeux, un truc mouillé. Sans doute qu’il cherchait à chialer mais que son éducation le lui interdisait. Les taloches de son père, viriles, je pouvais deviner les marques sur sa petite gueule d’empaffé. Ca se devait lui apprendre la vie. Difficile et coriace. Marche ou crève. Profession de foi. Ou peut-être que c’était la faute à sa mère. Qu’elle a du lui donner le sein trop longtemps. J'ai toujours trouvé son attitude très féminine. Sans doute parce que c'était un skinny boy. Je lui ai dit, les mecs ça pleure pas mais lui, il pleurait quand même. En sourdine. Pourtant je suis pas jolie, pas même un peu intelligente, histoire de rattraper la merde, que je lui répétais sans cesse. Va voir ailleurs, connard, y a du beau monde au balcon, qu'est-ce que tu t'emmerdes avec moi. Y a pas de quoi se battre, s'enfoncer dans le drame. Je peux rien pour toi. Change de chaîne, sérieux. Pour la peine je te file une clope. Tu le mérites bien. C'est que j'ai jamais épargné personne. Beaucoup trop de haine de soi. Espérer, voir ce que ça donne, panser les plaies, une bonne fois pour toute. Ravaler, continuer, apprendre à en laisser. Vraiment, tout ça, sur le bout des doigts. Je me suis levée et j’ai regardé par la fenêtre. Il parlait pas et moi non plus. Ca m’arrangeait, ce silence. C’était l’instant de vérité, celui où tu sais très précisément si ça vaut le coup de continuer, ou s’il faut juste se casser. Cerner le moment, presque palpable. Toucher les contours pour mieux les fracasser. Cramer de l'intérieur, pas une seule trace. Qu'on voit pas ce qui trame en dessous, juste ça, pour se protéger, un peu, et puis beaucoup. Ces regards, putain, ces regards qu'on peut plus sentir. Ces regards qui transpercent la peau. Petit à petit, se détacher de tout. C'est que je sais bien faire. Je me fatigue, je me fatigue de l'intérieur. En bas, face à l’immeuble, y avait une caisse cradingue de parqué. Je me suis tournée et je lui ai demandé s’il avait envie d’aller faire un tour. Il me dit : où ça ? Et j’ai compris à cet instant qu’il pouvait aller crever. J’ai empoigné mes affaires et j’ai claqué la porte. Sans le moindre remord.

Et puis je pense à ces dernières semaines. Que je devrais prendre le temps de me poser, cinq minutes. Réfléchir vraiment, et pas balancer de l'acide, comme j'ai tendance. Des heures à se gratter la tête, retourner le problème dans tous les sens. Pas mon genre. Chercher l'arnaque, la conjoncture, douteuse. Mais y a eu quoi, au juste? Rien, y a rien eu. Quelques canalisations nerveuses de péter, histoire de. Peu importe l'embrouille, le drame. J'oublie. Vite et bien. J'ai mal au crâne, toutes ces combines m'ont bouffé. Je stoppe net devant une vitrine de fringues tellement moches que ça colle la gerbe. Y a ma gueule qui s'y reflète et c'est pas plus brillant que l'autre toquarde, là. J'essaie de me souvenir de son prénom, mais la vérité, c'est que je m'en fous. Mais j'essaie quand même, genre check up pour se rassurer. La cervelle pas trop grillée. C'est qu'elle en a bouffé, mine de rien. Ca doit commencer par un B, pas sûre. Un peu dans le genre américain. Brenda. Beverley. A moins que ce soit Pamela. Comment on peut pas se souvenir d'un truc pareil? C'est tellement risible, j'ai du forcément la charrier avec ça. Je reprends mon chemin. J'allume une cigarette, la dernière. J'en ai marre de frôler le cancer.

barbara keith . blue eyed boy