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Moi j’ai horreur d’Elvis. Enfin le gros Elvis tu vois. Pas celui des 50s. Celui des 50s, je le vénère. Et c’est vraiment tragique. Parce que s’en est fini pour lui. Finir comme ça, gros et moche, et coincé dans son costume de scène, à suer comme un porc, le visage rouge et bouffi par l’alcool, ben vraiment je le souhaite à personne. Depuis hier c’est comme un grand vide dans ma vie. J’ai réalisé ça ce matin en me coiffant. Et j’y ai pensé toute la journée. J’ai erré parce qu’il me manquait quelque chose. Toute la journée. J’ai tourné dans le métro, j’ai marché sur des distances pas possibles. Je cherchais une réponse, tu vois. Ca t’arrive jamais à toi ? Je sais pas comment les gens peuvent supporter ça. Moi je peux pas. Rester sur une question. Ca m’angoisse. C’est la première fois que ça m’arrive, l’espoir qui se barre. Parce que j’ai réalisé que je maîtrisais rien. Et là, je veux écouter Elvis, et tu sais quoi, y a pas une chanson de lui. Pas une seule. Après tout ce qu’il a fait. C’est comme s’il avait jamais existé. Il est mort depuis hier et c’est comme s’il n’avait jamais été présent dans cette si minuscule partie du monde.

Je pourrais tourner des heures dans le métro. Pour rien. Pour nul part. A penser aux choses qui ne viennent pas, et à celles qui se ramènent sans invitation. Le regard qui se balade sur des visages inconnus. Des mères de famille qui se demandent ce qu'elles vont faire à bouffer ce soir, des hommes en costume déjà pressés que la sonnerie de 5h résonne. Les gamins qui piaillent ou alors un musicien de rue qui joue tandis qu'on reste tous immobiles, perdus dans le vague. Etre là sans vraiment être là. Juste bons à écouter les roues qui crissent contre les parois froides des rails, sans échanger le moindre mot. Les yeux qui ne se croisent jamais, de peur qu'on puisse lire ce qui se cachent dans les cage thoracique. Sans doute que c'est ça qui me plait le plus. La tristesse, l'ennui, le lointain. Donner des pensées et des intentions qu'ils ne possèdent peut être pas. Soupçonner le vide et la recherche de ce trop plein. Un couple, au bord de l'asphyxie. Le type qui fantasme avec insistance sur la fille en face de lui. Jambes qu'elle croise et décroise dans un geste lent, et précis. La jupe qui ne cesse de remonter, laissant apparaître des fesses qu'il aimerait toucher. Et puis sa conne de copine, à côté de lui, qui hésite entre le blond cendré et le blond vénitien. Une petite lueur d'inquiétude qui t'aveugle au moment où elle réalise qu'il faudrait peut-être qu'elle perde encore un peu de poids pour lui plaire, à lui, alors qu'elle n'a pas compris que c'est déjà trop tard. Et puis ces ratés qui rêvent d'une vie meilleure. Retour en arrière, pour voir où ça a pu merder. Reprendre depuis le début. Autres choix, sans doute déjà irréalisables à l'époque. Devenir quelqu'un de grand, et fort. Longue gabardine et cheveux plaqués en arrière. Petite valisette, et plus besoin de vadrouiller dans le métro, parce que voiture personnelle. Les merdes d'argent, ce prêt qui traine, plus besoin de s'inquiéter. Suffisamment de thune pour payer un remède miracle pour les gosses malades. Un sauveur, un héros, tout ce qu'il ne serait jamais. Arriver à offrir tous les trucs bidons que sa femme réclame pour qu'elle arrête enfin de faire la gueule pour un rien. Peut-être même qu'elle pourrait finir par lui refaire des turlutes, comme quand ils avaient 20 ans.

Je laisse un peu couler, même plus étonnée de voir à quel point c'est facile et vite fait de rien foutre. Pendant toute la journée, rien rien rien. Il fait pas vraiment froid, pourtant j'ai une crève tenace.Je me balade sur le Tumblr d'Effy et je tombe sur ce post qui m'a immédiatement recollé le sourire #. Et puis ça m'a fait repenser à ce bouquin, qui justement parle de toxicos. Impairs et manque, de Jean Marie Gingembre. Curieuse, l'histoire et le style à l'époque m'avait interpellé mais pas de fric à débourser, alors j'avais laissé tomber, pour finalement oublier. C'était du genre intelligent, pas cul cul la praline. Vif, douloureux, intense. La première page m'avait foutu dans cet état. Clinique, léthargique. J'aime bien les écrivains qui ne chiquent pas de conneries. Je crois que je vais l'acheter et en finir là avec cette note.

spinnerette . a prescription for mankind