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J'me rappelle de la vieille époque. Où les blogs se disputaient en pagaille idées noires, Coca Cola et Courtney Love en pure californienne destroy. Les références musicales allaient du rock 60s flower power, en passant par le punk anglais, quand elles s'insinuaient pas dans le registre 90s, avec pour chef de files des riot grrls très énervées. Ca parlait films, Russ Meyer et ses putes, le mainstream à l'honneur pour le plus grand plaisir des amoureux de la contre culture. Des benets à grosse lunettes et de mochetés qu'on appelait geek sur le bout des lèvres. Ca collait des photos d'actrices has been, abonnées aux rôles merdiques dans des comédies tous aussi pourries. Les mannequins n'avaient aucun effet magique sur les filles, sauf peut-être Twiggy et Edie. Sans cesse mal agencées, des couleurs criardes ou sombres, selon l'humeur, reflétaient à la perfection ces atmosphères décadantes où les beautés fades n'avaient pas leur place.

Le langage était expressement vif, écorché, douloureux. Phrases rapides, au tempo affolée et à la versification délibérément enragée. Les doigts se brulaient entre héroines freaks et dialogues en sourdine. Introspection malmenée, orgueil mal placé. Tristesse sur fond de rock'n'roll highschool et de rage de vaincre dans les tréfonts de l'âme. Jamais rien laissé au hasard. Image dégueulasse, bizarrement calme. Personnages aux finitions approximatives. Avec ce qu'il fallait de poudre et de fumée.

C'était la génération rock, des petits bloggeurs qui, à défaut d'empoigner violement une guitare avaient choisi la voix des mots qui sonnaient vites et forts. Le fond était délibérément blasé et ennuyé, flanqué d'armatures littéraires chancelantes, perdues entre du Bukowski lyrique et de la rage à la Despentes, références souvent de çi de là chez des adolescents en quête de découverte et d'admiration sans borne pour le sale et le glauque des bas fonds. Pete Doherty et les Libertines étaient vus sous toutes les coutures, poète mythique et mystique, idolâtré déjà bien avant ses parties de baise Mossiennes. Inconnu au bataillon pour la plupart des gens, il était le trésor caché, choyé, objet de nombreux fantasmes et de récits londoniens enfumées des albion rooms pour les chanceux qui s'y rendaient. Pour les autres, il suffisait de regarder les clichés d'Andrew Kendall ou de Gregory Nolan, tout en écoutant les Paddingtons, Cribs, et autres Others et en fumant cigarettes sur cigarettes pour se payer un cancer de luxe avant l'heure.

Ca s'habillait mods pour aller au Bar III écouter Nelson et consorts. Ca faisait de la pub gratos dans les commentaires en présentant des flyers des Parisians et des Brats. On pouvait suivre en direct les updates de journalistes et d'écrivains dans la mouvance Rock'n'Folk, assister aux balbutiements d'une scène où les slims et les mèches allaient devenir de rigueur. Ca mangeait Kinks, ça respirait Kinks, ça dormait Kinks. Les jupes à pois virevoletaient, les chaussures italiennes s'entrechoquait. A l'arrière ça gueulait fort, sur toute cette apparence. Ces débats sans fin, sur cette idée que le rock et la mode, ça faisait pas bon ménage. Ils disaient "la musique, toute la musique, rien que la musique, et que le reste, c'était des conneries". Pourtant l'histoire leur donnait tord. Quand on regardait nos idoles, l'apparence les avaient fait autant que leurs notes.

Déjà depuis des lustres, cette rhétorique du look comme miroir de l'âme. Mods, hippie, punk, gothique, rasta, grunge, kinderwhore, tout autant de stéréotypes chiants à mourir et pourtant si présents dans nos esprits. La boutique Sex et Vivienne Westwood comme étendard d'un art de vivre. Partout dans le monde, nouvelles technologies, tout pouvait aller si vite. Seconde peau, Hedi Slimane relance l'image sous impulsion de scènes au visuel improbable pour une jeunesse tournée définitivement vers un passé glorieux qu'ils prenaient un malin plaisir à décortiquer. Mick Jagger est un fossile qu'on étudie à la loupe, Patti Smith, une momie qui porte sacrément bien les t-shirts amples. Ce qu'on retiendra, c'est qu'il faut porter des jeans élimés et accesoirement faire de la musique, mais pas obligé.

Certains ont cherché à donner le change. A se prendre pour des Nick Kent en puissance. Faisant l'apologie de groupes NME rentrés dans le carcan de l'apparence. Certains plutôt bons, mais jamais plus d'une semaine, coup marketing en branle. Le rock revit de ses cendre. L'industrie de la mode aussi. L'entrée dans l'arêne des Klaxons remettra sur les rails la décènie trashy des 80s, explosant au grand public comme une bombe à retardement. Cory Kennedy boit de la bière dans des concerts et fait le poirier devant Mark Hunter. Un concept est dépoussiéré. Celle de la It-Girl. Les blogs s'y plient, les dures de dures agonisent. S'ensuivent la folle course des parties nights et de leur lots de pulls Mickey et de concours de lunettes à la Jarvis Cocker. Des nanas plutôt jolies ressortent du placard les fringues qui auraient pu causer la mise à mort de n'importe quel élève lambda niveau collège-lycée.

L'apologie de l'image, arrivée à son paroxysme. Aggloméras de références foutus en vrac, et déclinées à l'infini. Des clones de clones qui s'expriment via des blogs de street fashion et de modettes en herbe qui prennent la pose dans des tenues estampillées topshop-h&m-new look-urban outfitters quand c'est pas vintage. A te montrer comment elles sont très jolies et très créatives. Le body art par l'intermédiaire du tissu. Le quart d'heure de gloire, la revanche de ces mômes traumatisées par les diktats imposés par les mannequins anorexiques et les vêtements honteusement hors de prix. A donner des leçons de style à Karl Lagerfeld and cie. Les créateurs sont à la traine, la rue parle fort et veut se faire entendre. Coup de poing dans ta gueule. Et si c'était ça, être rock en 2009?

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